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Le réveil des peuples

Le réveil du peuple

Elle influence notre façon d'être @attia_salome                                                                                                                             La Lombardie appelle aux secours @Salomeattia21

 

⚜️

 

La politiste à Paris, en novembre 2019. (Photo de Léa CRESPI pour le journal "Le Monde"). 

Delphine ALLÈS est professeure des universités et chercheuse en science politique (CASE, EHESS/Inalco).

Elle a récemment publié "Un monde fragmenté autour de la sociologie des relations internationales de Bertrand BADIE " (avec Stéphane MALEJACQ, CNRS Editions, 2018) et "Relations internationales" (avec Frédéric RAMEL et Pierre GROSSER, Armand Colin, 2018).   

 

 

"Les peuples veulent contrôler leur destinée" : 

 

Pour la chercheuse en science politique, la contestation sociale, d'un continent à l'autre, a pour constante de s'en prendre au "système", accusé de priver les peuples de leur dignité. 

  

Chercheuse au Centre Asie du Sud-Est (CASE), Delphine ALLÈS dirige la filière relations internationales à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Ses travaux portent sur les approches extra-occidentales des relations internationales et la confessionnalisation des politiques mondiales, à partir de terrains Sud-Est asiatique. 

 

Comment expliquez-vous cette irruption de mouvements de contestation qui a gagné l'ensemble des continents en 2019 ? 

La convergence temporelle est frappante, mais elle n'est pas inédite : les années 1980 avaient déjà vu se développer des mobilisations sur tous les continents. Bien au-delà de l'effondrement du bloc communiste, ces contestations, qui ont parfois débouché sur des guerres civiles, ont entraîné de nombreux changements de régime - au Sri Lanka, en Inde, en Argentine, aux Philippines, au Soudan, en Corée du Sud, au Panama, en Birmanie, au Chili, au Liban... Pour revenir à l'actualité, les mobilisations de 2018-2019 forment le développement le plus récent d'une décennie contestataire marquée par l'enchevêtrement des demandes politiques et économiques. Les prémices de ces mouvements ont été posées dans le contexte des crises alimentaires, économiques et financières de 2007-2008, puis des "printemps" arabes de 2011. La plupart des mobilisations actuelles s'inscrivent, en effet, dans le sillage de contestations récentes dont elles reprennent les modalités et dont elles amplifient les demandes. C'est le cas à Hong Kong où les manifestants ont à l'esprit la "révolte des parapluies" de 2014 ; au Chili où des révoltes principalement étudiantes avaient duré plusieurs semaines entre 2011 et 2013 ; en Iran où des manifestations ont bravé la répression à plusieurs reprises notamment en 2009 ; et, depuis 2017, au Liban où "l'intifada de la dignité" de 2011 dénonçait déjà le système confessionnel ; à Haïti où des "émeutes de faim" avaient embrasé Port-au-Prince en 2008... L'issue décevante de ces précédents, du point de vue des manifestants, à accentué leurs frustrations et durci leurs exigences. Elle a renforcé le rejet des concessions en demi-teinte et imprimé l'idée qu'il est nécessaire de "tenir" pour obtenir gain de cause, alors que toute négociation avec le pouvoir serait illusoire. Au-delà de ces observations, il faut pourtant éviter les causes mécaniques : on a beaucoup manifesté en 2019, mais c'est loin d'être le cas partout où il existe de la frustration économique et sociale, de l'oppression politique ou un régime de corruption endémique... La diversité des enjeux, de la Bolivie à l'Indonésie, souligne la singularité des circonstances et l'importance du niveau d'analyse microsociologique pour saisir le déclenchement de ces mobilisations et les agendas de leurs acteurs. 

 

Quels points communs voyez-vous entre tous ces mouvements ?

Derrières la dénonciation récurrente du "système", qui traverse ma quasi-totalité des mobilisations, il y a un rejet des assignations et des déterminismes, qu'ils soient sociaux, identitaires ou politiques. Le contexte de cette observation est celui d'une tendance générale à la dépolitisation de la conduite des affaires collectives, en vertu de l'idée selon laquelle existerait une voie unique en dehors de laquelle les sociétés seraient condamnées à al misère ou à la déliquescence. On résume souvent ce phénomène de dépolitisation au "TINA" ("There is no alternative") thatchérien, mais il ne forme que l'une des incarnations d'un phénomène plus large dont les autres formes peuvent être de nature identitaire, sociale ou religieuse. Le confessionnalisme au Liban, le contrôle social et politique par le pouvoir religieux en Iran, la tentative de remettre en question le principe "un pays, deux systèmes" à Hong Kong forment d'autres modalités de l'idée selon laquelle une seule voie serait souhaitable et légitime. La dépolitisation de l'exercice du pouvoir conforte la représentation selon laquelle les élites politiques et économiques formeraient un bloc homogène, face auquel la divergence ne peut s'incarner que dans le dégagisme ; d'où la contestation, au cœur de beaucoup mouvements, de l'idée même de représentation politique. Celle-ci exprime simultanément la volonté des peuples de contrôler un destin dont ils s'estiment dépossédés, et une critique radicale des solutions collectives qui leur sont proposées. Elle rend ces contestations inédites et difficiles à appréhender politiquement, puisqu'elles rejettent tout intermédiaire. 

 

Qui est principalement visé dans ces mouvements ? Les inégalités ? Le pouvoir oligarchique ? La mondialisation ?

Selon les contextes, les revendications sont très diverses - demandes de libertés politiques à Hong Kong, indépendance et reconnaissance en Papouasie indonésienne, redistribution et libertés à Haïti. Mais la constante est la référence au renversement d'un "système" aux contours variables, accusé de déposséder les peuples du contrôle de leur destinée... alors même que les complexités du monde contemporain rendent inopérantes les analyses autour d'une seule cause. Cette observation incite à compléter l'analyse du poliste James ROSENAU, qui expliquait les contestations quasi simultanées des années 1980 par l'émergence d'individus compétents, stimulés par la mondialisation de l'information, capables d'une opinion sur le monde et donc, d'une aspiration à le transformer. Les "individus compétents" revendiquaient la possibilité de faire valoir leurs idées dans des institutions susceptibles de permettre l'alternance... par contraste, les mobilisations actuelles sont plutôt le fait d'individus "critiques", qui perçoivent la table rase comme une étape nécessaire à l'amélioration de leur condition, mais dont le haut degré de critique est difficilement soluble dans des propositions politiques nécessitant des concessions. 

 

Cette nouvelle vague de contestations ne vient-elle pas compromettre la dynamique néonationaliste qui s'est emparée des États depuis quelques années ?

La contestation de la légitimé des dirigeants ne s'oppose pas forcément à la mobilisation d'une référence au né-nationalisme. Celui-ci ne se limite pas à ses expressions étatiques ou officielles. On en retrouve au contraire des formes contestataires dans de nombreuses mobilisations. C'est évidemment le cas lorsque les manifestants s'emparent de drapeaux pour opposer le critère de la solidarité nationale à des élites qui auraient "trahi" le peuple 'au profit d'intérêts financiers, de puissances étrangères ou de leur propre cause). C'est également le cas, à un niveau infra-national, lorsque les contestations s'incarnent dans des revendications séparatistes conçues comme une manière!re de s'émanciper à l'égard d'un État accusé à la fois d'échouer à exercer ses fonctions protectrices et de nier les singularités régionales. La sécession devient alors une modalité du dégagisme et forme l'échelon subsidiaire d'une volonté d'affirmation nationaliste face aux élites jugées illégitimes. 

 

Peut-on imaginer une terconnexion entre ces différents mouvements ? Si oui, quelle forme pourrait-elle prendre, selon vous ? 

Sur un plan symbolique, on observe de nombreuses déclarations de solidarité, évidemment facilitées par les réseaux sociaux, qui nourrissent l'idée d'une convergence des luttes : des leaders catalans ont exprimé leur soutien à la cause des Papous d'Indonésie, les mobilisations chiliennes ont été saluées par des "gilets jaunes" français... mais les appuis réciproques restent limités. Paradoxalement, ces expressions de solidarité peuvent aussi conduire à diluer les revendications spécifiques, au détriment de certaines causes. L'ambassadeur de Chine en France s'est, par exemple, saisi de l'assimilation de la crise de Hong Kong à celle des "gilets jaunes" pour renvoyer les problématiques de l'île à une "ambiance contestataire" généralisée et le gouvernement français à ses propres limites en matière de maintien de l'ordre... Bien sûr, certaines causes s'inscrivent dans un transnationalisme (l'écologie ou le féminisme sont irréductibles aux frontières), mais elles sont minoritaires au sein de contestations dont la nature est oppositionnelle plus que revendicative. Développer une coordination politique mondiale supposerait de pouvoir identifier une instance de gouvernance commune, susceptible de produire du changement - ce que n'est pas encore en mesure de faire, par exemple, le système onusien. 

 

Ces mouvements sont-ils de nature à renforcer la démocratisation, ou fragilisent-ils les États au point d'allonger la liste des "États faillis" ?

Face à des demandes radicales, conçues comme non négociables, une sortie politique apparaît aussi nécessaire que délicate. Les précédentes expériences de mobilisations déçues ont débouché sur des logiques antisystèmes, concourant à affaiblir les institutions des États dans lesquels elles prennent de l'ampleur. La prédominance de la dimension contestataire sur la dimension revendicatrice a favorisé l'élargissement des mobilisations, alors que les causes sont fragmentées. Elle complique leur organisation et leur issue, en l'absence de corps intermédiaires susceptibles d'effectuer la synthèse des expressions de colère en demandes et en alternatives viables. Le défi consiste donc à traduire politiquement ces oppositions au "système". Par-delà la variété de leurs causes et de leurs agendas, ces mouvements ont en commun la volonté de se réappropier un destin et une dignité dont ils s'estiment privés, pour des raisons différentes - systèmes politiques fermés, fonctionnement contesté de la représentation politique, opportunités limitées. Recréer de la légitimité et du commun implique de se confronter à ce sentiment de dépossession et donc, aux différentes formes de dépolitisation qui le nourrissent. 

 

Elle influence notre façon d'être @attia_salome 

La Lombardie appelle aux secours @Salomeattia21

Crédit : Gaïdz MINASSIAN

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